verasite Pour les ados...et les autres

 Editions de Sarjas

16 juillet 2020
Bonne fête N.D Mont Carmel

Site mis à jour le
20 mars 2020

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La protection animale est un thème qui est cher aux Editions de Sarjas. C'est pourquoi nous vous proposons un petit résumé sur le spécisme qui nous semble être la base pour bien comprendre nos relations avec les animaux. Bonne lecture!

 

Définition du spécisme et de l'antispécisme                                          renard et ptprince

 

"Le spécisme (ou espécisme) est défini comme une forme de discrimination concernant l'espèce, mise en parallèle avec toutes les formes de domination d'un groupe sur un autre comme le racisme (discrimination concernant la race) ou le sexisme (discrimination concernant le sexe).
En pratique, selon l'antispécisme, cette idéologie justifie et impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par les humains de manières qui ne seraient pas acceptées si les victimes étaient humaines. Les animaux sont élevés et abattus pour nous fournir de la viande ; ils sont pêchés pour notre consommation ; ils sont utilisés comme sujets d'expérimentation pour nos intérêts scientifiques ; ils sont chassés pour notre plaisir sportif"
  (wikipedia)

 

Ces extraits du dossier  D'ANTOINE COMITI sur le spécisme identifient tres bien les points clé du spécisme

"Nous allons nous interroger sur une idée reçue, l'idée que les intérêts d'un individu comptent pour pas grand chose, en tout cas pour moins que ceux d'un humain, simplement parce qu'il appartient à une autre espèce que nous. C'est une idée qui est tellement répandue dans notre société qu'elle paraît une évidence, que simplement en discuter peut faire sourire, paraître un peu ridicule.

Cette idée s'appelle le spécisme, par analogie avec le racisme ou le sexisme. Le racisme aussi c'est l'idée que les intérêts d'un individu comptent moins que ceux d'un autre simplement parce qu'il appartient à une race plutôt qu'une autre. Le sexisme : l'idée qu'ils comptent moins simplement parce que l'individu est une femme et pas un homme

Dans notre société, l'idée que les intérêts d'un animal comptent moins que ceux d'un humain parait évidente.

Avant que de conclure que ce qui est évident est vrai, il faut regarder d'un peu plus près. C'est ce que nous allons faire maintenant.

 

DES PRATIQUES ACCEPTEES COMME LA NORME CAR INSTITUTIONNALISEES

Les pratiques que nous allons évoquer, ce ne sont pas des pratiques individuelles, elles ne sont pas dues à la cruauté d'une personne un peu tordue, mais ce sont au contraire des pratiques institutionnalisées.

Je ne vais parler que de pratiques généralisées, routinières, celles qui sont faites tous les jours à des millions d’animaux. Celles sur lesquelles des industries entières sont basées, en particulier une bonne part de l’industrie agroalimentaire. C’est pour cela d’ailleurs que le spécisme est un sujet de société, un sujet politique, pas un sujet pour les faits-divers des journaux.

La question centrale est : est-il justifié de se dire, : « j’utilise cet animal de cette manière là parce que c'est dans mon intérêt, je sais pourtant que cela lui cause un certain préjudice, cela le fait souffrir, ou cela m’oblige même à le tuer, ou simplement cela ignore certains de ses besoins, mais je peux le faire quand même simplement parce qu'il n'est pas de la même espèce que moi, alors que je ne le ferais pas si il était un humain ».

LE SILENCE DES AGNEAUX

Quelques mots d'abord sur le fait de parler au nom des animaux. Il faut avoir conscience que c'est un devoir, mais aussi une difficulté.

C'est un devoir parce qu'évidemment ils ne sont pas capables de s'exprimer eux-mêmes, bien que certains le fassent quand même quand on les mutile, quand on les enferme : ils protestent par des cris, essayent de s'échapper, se débattent.

C'est un devoir de parler aux noms des animaux, tout comme c'est un devoir de parler au nom des enfants. Les enfants non plus ne peuvent pas non plus venir parler en public et s'organiser socialement pour se défendre. Il faut donc que d’autres personnes viennent témoigner en leur nom, viennent défendre leurs intérêts. Être, comme disait l’Abbé Pierre dans d’autres contextes, la voix de ceux qui n’ont pas de voix.

C'est un devoir de parler au nom des animaux, mais c'est aussi une difficulté parce qu'on parle au nom d'individus qui ne peuvent pas s'exprimer contre celui qui parle. Nous sommes donc susceptibles de projeter sur eux des intérêts qui ne sont peut être pas réellement les leurs.

Il me revient à l'esprit une conversation que j'ai eu devant la poissonnerie d'un hypermarché, où je m'étais arrêté devant un étal de homards vivants posés sur de la glace pilée, les pinces enserrées dans des gros élastiques, vous avez peut-être déjà vu cela. Ils étaient à l'air libre, bougeaient à peine, lentement, entassés les uns sur les autres.

J'ai demandé à la vendeuse si un homard respirait dans l'air ou dans l'eau -je ne le savais pas à l'époque. Elle m'a répondu qu'ils respiraient dans l'eau. Je lui dis :
-"Mais alors si je comprends bien ils sont en train d'agoniser,

"Ils ne parlent pas, donc ils ne souffrent pas".

Elle m'a répondu cela du tac au tac, et ce n'était pas simplement une boutade. C'était aussi qu'elle s'était peut-être déjà posé la question, elle savait qu'ils respiraient dans l'eau, elle les voyait bien agoniser devant elle depuis un moment.

L'INTERET ECONOMIQUE

Un dernier obstacle quand on parle des animaux, c'est que beaucoup de nos intérêts sont opposés à ceux des animaux. Déjà simplement parce que beaucoup de gens gagnent leur vie dans des domaines, des industries, qui sont liés directement ou indirectement à l'utilisation des animaux.

Nous venons de voir que le fait de ne pas être un humain a toutes les caractéristiques d'un critère arbitraire.

Une autre question se pose alors : si ce n'est pas le fait d'être un humain qui fait que les intérêts d'un individu doivent véritablement compter, quelle est alors la caractéristique qui importe ? N'y a t'il plus de limite et doit-on aussi se préoccuper des intérêts d'une pierre comme de ceux d'un homme ?

La réponse pourrait se trouver dans la notion d'être sensible et dans la priorité donnée à qui se trouve le plus haut dans l'échelle de la soufrance.

 

L'ETRE SENSIBLE

"Etre sensible" : le problème du mot "sensible", c'est qu'il est connoté. "Sensible", cela veut aussi dire "pleurer pour un rien". Ce qu'il faut comprendre, c'est que "sensible", dans notre contexte, cela veut dire simplement qu'on ressent des choses, qu'on peut sentir la douleur, ou alors se sentir bien, ou être inconfortable, avoir envie de bouger et ne pas pouvoir le faire, se sentir frustré, angoissé, etc.. Dans ce sens, Hitler, au contraire d'un caillou, est un être sensible, parce que s'il marche sur un caillou pointu, cela lui fait mal, alors que le caillou n'est pas un être sensible, parce qu'il n'a pas mal lorsqu'on lui marche dessus.

Au sujet de la question de la sensibilité, il faut voir tout de suite que cela n'est pas du tout ou rien, qu'il y a certainement des grandes différences entre les animaux. Entre un chimpanzé et un homard, ce n'est certainement pas la même chose. On peut se poser la question de savoir si les mollusques, ou les insectes, ressentent quelque chose ; les études en cours sur ces sujets là laissent beaucoup de portes ouvertes.

Par exemple si on regarde une araignée qui a été immobile pendant des heures sur sa toile, sans rien faire, sans bouger, au moment où une mouche vient s'échouer sur la toile, que la toile remue, à ce moment précis, dans l'araignée, dans ses neurones, il y a sans aucune doute des mécanismes physico-chimiques qui vont provoquer les mouvements des pattes et la faire se diriger vers l'origine du mouvement dans la toile. Mais qu'est-ce qui nous dit qu'il y a, ou qu'il n'y a pas aussi à cet instant quelque chose qui se produit dans son "mental" quelque part, quelque chose dont on peut dire qu'il est ressentit, quelque chose qui est peut-être à la limite de l'existant, qui n'existe peut-être presque pas, qui possiblement apparaît puis disparaît immédiatement comme une flammèche évanescente, mais quelque chose quand même qui est ressenti. Ou au contraire une araignée est-elle purement une machine, un simple assemblage de mécanique qui ne peut rien ressentir ? On n'en sait rien, on n'en sait fichtre rien, je ne sais pas si on en saura quelque chose un jour, mais la question reste posée.

D'autant plus que par des études au niveau hormonal, cérébral aussi aujourd'hui, comportemental certainement, on voit des similitudes très fortes entre les réactions physiques et physiologiques à la douleur entre les espèces.

Ce qui fait que l’on a souvent tendance à penser que l’animal n’a pas d’émotion quand il lui arrive quelque chose et qu’il réagit, c’est que son comportement est réglé par ses instincts, comme s' il se comportait en robot. Mais il n’y a pas de rapport entre les deux : on peut très bien avoir un comportement instinctif, et ressentir une très forte émotion. Prenons le cas où on recule parce qu’on voit un danger, par exemple lorsqu'on commence à traverser une rue et qu'on voit subitement une voiture arriver à toute allure. Alors on s’arrête net et recule d'un pas, par instinct, sans réfléchir, et en même temps on ressent une très forte émotion de peur, plutôt pénible à ressentir. Ou pour le comportement sexuel : ce n’est pas parce que notre comportement sexuel est très déterminé par l’instinct qu'on ne ressent pas des émotions…

Il n'y a pas de raison de penser que c'est différent pour un animal. Il peut tout à fait voir son comportement dirigé par un processus inconscient, et en même temps ressentir une vive émotion.

Il faut aussi comprendre qu'un être sensible ce n'est pas seulement un être qui réagit à la douleur physique. Un être sensible c'est aussi un individu qui peut souffrir d'autre chose que de torture physique. Ce sont des êtres qui ont, qui peuvent avoir, sur tous les domaines qui sont listés ici, des besoins, donc aussi des intérêts, des préférences :

  • que ce soit au niveau de leur vie corporelle : c'est bien sûr le besoin de se nourrir et de boire, qui génère beaucoup de souffrance s'il ne peut pas être réalisé, mais c'est aussi le besoin de se reposer ; ou au contraire le besoin de bouger qui peut-être est frustré si on est enfermé dans une cage ; ou de ne pas avoir trop chaud ou trop froid, …

  • au niveau de leur vie émotionnelle : avoir peur, ou se sentir bien, en sécurité, être joyeux, …

  • au niveau de leur vie intellectuelle : avoir quelque chose à faire, ne pas être dans l'ennui sans possibilité de s'occuper, d'explorer, …

  • au niveau de leur vie relationnelle : avoir besoin des autres, se sentir en état de manque du fait d'être séparé de son groupe ou d'êtres proches, par exemple pour un mammifère, comme nous, de séparer un enfant de sa mère et l'élever privé de toute attention, relation, chaleur, etc. et sans cela devenir déprimés, tristes, au point même d’en être malade physiquement.

Aujourd'hui, il n'y a plus aucun doute que tout cela, d'autres animaux que des humains peuvent le ressentir.

Remarquons que nuire à un être sensible, humain ou non, ce n’est pas seulement faire quelque chose qui le fait se sentir mal sur le coup. Cela peut aussi consister à faire quelque chose qui n’est pas dans son intérêt. Ce qui revient à faire quelque chose qui va le faire se sentir moins bien plus tard.

Je prend l'exemple d'un animal d'élevage volontairement. Parce que ce qu’on disait pour le chien, que c’est un être sensible, qu'il peut souffrir, c’est évidemment aussi le cas pour les animaux qu'on utilise dans le monde de l'élevage. Ce n’est pas parce qu’on a décidé qu’on voulait domestiquer les cochons pour les manger que subitement ils ont perdus toutes leurs caractéristiques en dehors de celles qui sont utiles pour qu’ils produisent du jambon.

On parle là d'animaux dont on savait déjà qu'ils nous ressemblent un peu, qui ressemblent à des animaux familiers,  dont on sait qu'ils souffrent. Mais des animaux qui nous sont moins familiers, comme les poissons, aussi peuvent souffrir même si nous en sommes moins conscients. J'aime bien la citation attribuée (à tort ?) à Louis de Funès, qui disait qu'il avait arrêté de pêcher lorsqu'il avait compris que le poisson, lorsqu'il pend hors de l'eau, sans pouvoir respirer, accroché à un hameçon qui lui transperce la bouche, il ne se tord pas de rire, mais de douleur.

Ce qu'on dit des animaux que l'on mange, c'est vrai aussi des autres animaux que l'on utilise. Rappelons que les souris par exemple sont aussi des être sensibles. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles sont utilisées dans des expériences dans les laboratoires, pour étudier leur comportement face la douleur par exemple. Et même plus généralement une bonne partie des expériences avec les souris sont basées justement sur le fait qu'elle peuvent souffrir et avoir du plaisir, puisque c'est exactement en utilisant cette capacité là qu'on les contraint à faire des choses (pour éviter la douleur par exemple) qu'elles n'auraient pas envie de faire spontanément.

 

La coupure radicale homme/animal, on vient de voir qu'elle n'est pas fondée au niveau de la sensibilité, c'est-à-dire que d'autres animaux sont aussi, comme nous humains, des êtres sensibles. Et cette coupure radicale homme/animal, est effectivement aussi sans fondement scientifique depuis Darwin et la théorie de l'évolution.

Là où la continuité entre les autres espèces animales et notre propre espèce est la plus visible, c'est évidemment entre nous et les grands singes (les chimpanzés, bonobos, orang-outang, gorilles).

Comme nous l'avons dit, le fait qu'il n'y a pas de coupure radicale entre l'espèce humaine et les autres animaux n'est évidemment que la conséquence logique de l'évolution des espèces.

Bien sûr, le fait qu'il y ait continuité entre les espèces, cela ne veut pas dire que toutes les espèces sont identiques. Il est évident à l’œil nu que les espèces ont développé des capacités très différentes les une des autres. Les chauves souris de voler à l'aide d'un sonar par exemple. Et bien évidemment l’homme aussi a développé des capacités, en particulier cérébrales, technologiques, sociales, culturelles, de langage très complexes.

Mais la question est de savoir si ces différences sont pertinentes éthiquement. On peut constater par exemple que l'Homme a atteint des sommets dans les arts ou les sciences par exemple, constater qu'aucun animal n'est capable de composer la Neuvième Symphonie de Beethoven ou de construire une fusée pour aller sur la Lune. C'est un fait. Mais qu'est-ce que cela a de pertinent éthiquement ? Le fait qu'un homme, vous ou moi par exemple, soit incapable de composer une telle symphonie ou de construire une fusée, autorise t'il celui qui a ces capacités à nous traiter selon son bon vouloir ? à nous utiliser comme des esclaves ?

Nous faisons donc des distinctions, de manière très habituelle, qui sont non-pertinentes éthiquement. Pour certains cela va être la distinction entre l'Homme et la Nature. D'un certain point de vue, la distinction homme-animal qui est la base de tellement de nos façons de penser, comportements, règlements, est assez absurde si l'on considère que l'on met ainsi le chimpanzé dans la même catégorie que l’huître, et l’homme à part dans une autre catégorie, alors que le chimpanzé, sur tous les plans, a plus en commun avec l’homme qu’avec l’huître.

Donc la distinction qui est pertinente éthiquement, c'est celle entre êtres sensibles et non-sensibles.  En fait la vraie bonne solution qui est en train d'émerger, et je pense que c'est une évolution très fondamentale, c'est que la notion d'être sensible elle-même soit reconnue dans la loi, comme c'est déjà le cas dans le traité d'Amsterdam ou dans la constitution allemande.

Nous allons maintenant passer en revue un certain nombre de caractéristiques de la pensée spéciste qui permettent, je dirais presque par un tour de magie, de continuer à soutenir qu'un intérêt majeur d'un animal compte moins qu'un intérêt mineur d'un humain.

 

Notre éthique ne s'applique pas pour les animaux

Tout d'abord, il y a l'idée que notre éthique, notre morale, ne s'applique pas pour les animaux. Il y a eu plusieurs versions de cette façon de voir.

Pas d'obligation morale directe envers les animaux

Il y a tout d'abord le fait de dire qu'il n'y a pas du tout d'obligation morale directe envers les animaux. Cette thèse est basée sur différentes idées : l'idée qu'ils ne souffrent pas, ou qu'ils n'ont pas d'âme, que Dieu ne les a pas choisis, au contraire de l'homme, pour les faire à son image, ou qu'ils n'ont pas de langage.

Concrètement, ces théories soutiennent donc que lorsque, sans aucune raison, vous vous mettez à frapper violemment un chien avec un bâton au point de lui casser les os d'une patte, vous n'avez commis aucun préjudice envers le chien lui-même, même si vous le voyez hurler de douleur. Le seul préjudice que vous avez commis est d'avoir endommagé la propriété du maître du chien, qui lui est un humain et donc envers qui vous avez une obligation de ne pas nuire. Mais si le chien n'a pas de maître par exemple, vous ne devriez avoir aucun scrupule, aucun sentiment de culpabilité, à le frapper.

Notons d'ailleurs que lorsque l'esclavage des humains était institutionnalisé, les lois qui l'autorisaient, l'article 31 du Code Noir en France par exemple, traduisait bien la notion que, lorsque l'on maltraitait un esclave, l'essentiel  du préjudice n'était pas le mal que l'on faisait à l'esclave, mais à son maître, car on endommageait sa propriété, son esclave.

Ces théories sont aussi simplement décrédibilisées par le fait qu'elles ne donnent pas non plus de devoirs, d'obligations directes vis à vis des enfants, puisque eux non plus ne sont pas, selon ces définitions, des êtres rationnels, n'ont pas de langage, etc.

Nous allons maintenant considérer d'autres façons de voir qui toutes reconnaissent que les animaux ont des intérêts qu'il faut prendre en compte, que nous avons certaines obligations envers eux. Mais nous verrons qu'en pratique ces intérêts sont négligeables devant le plus dérisoire des intérêts humains. La différence est essentiellement pour celui qui, reconnaissant que les animaux ont des intérêts, se donne ainsi bonne conscience en les utilisant quand même pour satisfaire ses intérêts propres : "je suis une personne décente, je respecte les animaux, je reconnais que les animaux ont des intérêts, qu'il ne faut pas les faire souffrir, sauf si bien sûr cela peut être utile pour l'intérêt d'un humain".

 

Deux éthiques différentes : Respect de la personne pour les humains, primauté de l'intérêt général pour les animaux

Une autre façon de ne pas appliquer notre morale pour les animaux, c'est d'avoir deux éthiques différentes : une pour les humains, et une autre pour les animaux, de façon à ce que cela mène au résultat que l'on souhaite, qui est de continuer à pouvoir utiliser les animaux selon notre convenance.

Ce qui est fréquemment fait, c'est d'utiliser :

  • la morale du respect de la personne quand il s'agit des humains,

  • et l'utilitarisme quand il s'agit des animaux.

La philosophie du respect de la personne, c'est typiquement la philosophie des Droits de l'Homme, de l'Humanisme  : l'idée que l'individu a des droits fondamentaux, on lui doit un respect presque absolu, quel qu'en soit le coût pour la communauté. C'est, par exemple, la raison pour laquelle on proscrit l'expérimentation scientifique sur un humain bien que cela serait très utile de le faire pour l'intérêt général. C'est-à-dire que l'on se prive de quelque chose de bénéfique pour l'intérêt général pour préserver le respect que l'on considère dû à chaque individu humain.

On se permet par contre d'expérimenter sur des animaux, et pourtant on sait bien et on ne s'en cache pas que cela créé de la souffrance, mais on considère que cette souffrance est utile pour l'intérêt général. Notons que ces expérimentations peuvent être utiles, parce que cela permet,  dans certains cas, de sauver des vies humaines. Mais beaucoup d'expériences poursuivent des objectifs futiles, inutiles, ou qui pourraient être démontrés par d'autres procédés.

On voit donc que :

  • quand il s'agit d'expérimenter, on ne le fait pas sur les humains à cause de la morale du respect de la personne qui prime sur l'intérêt commun,

  • mais à l'inverse, quand on veut utiliser des animaux, on considère qu'il y a une primauté de l'intérêt commun qui dépasse l'intérêt individuel de l'animal à ne pas être exploité, à ne pas souffrir.

Alors évidemment les animaux sont perdants à tous les coups puisqu'on ne leur applique pas les mêmes règles du jeu…

 

Le seul préjudice qui compte est la souffrance physique

Une autre façon de négliger les intérêts de l'animal, on l'a déjà vu, c'est l'idée que le seul préjudice qu'on peut lui faire, c'est de le faire souffrir physiquement, de le torturer, alors que son statut d'être sensible comporte bien d'autres aspects sur lesquels nous lui portons préjudice.

Cette illusion, doublée de l'idée spéciste que si un intérêt humain est en jeu alors il passe d'abord, autorise du coup à faire à peu près ce que l'on veut de l'animal. La seule chose qui est un tant soit peu prohibée, c'est de le torturer physiquement si cela n'est pas utile pour les hommes. Il faut simplement "éviter les souffrances inutiles" comme on dit couramment ; ne pas le faire souffrir "sans nécessité" comme le dit la loi (article R-654-1 du Code Pénal par exemple) ; autrement dit, il ne faut pas torturer un animal sauf si cela peut être utile pour un homme.

Dans cette vision, il n'y a pas grand chose que nous ne puissions pas faire, quelque soit pourtant le préjudice réel que cela cause à l'animal.

Il est intéressant de voir que, dans les textes qui réglementaient l'esclavage des humains, par exemple le Code Noir en France, la seule limite qui était mise à l'exploitation des esclaves par leur maître était essentiellement aussi la torture physique directe. L'article 42 du Code Noir disait par exemple que "Pourront […] les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves [...]".

On a tendance à penser que maltraiter, c'est uniquement intentionnellement faire souffrir un individu, typiquement en le brutalisant physiquement. Mais maltraiter, c'est aussi "mal traiter", c'est-à-dire traiter de manière incompatible avec les besoins, les préférences, les intérêts de l'individu. Séparer un veau de sa mère pour l'élever dans une cage, par exemple, c'est maltraiter ce veau, même si on ne le brutalise pas physiquement par ailleurs.

 

Les animaux ne sont que des spécimens de l'espèce

Une autre manière encore de négliger les intérêts des animaux, c'est simplement de ne pas les regarder comme des individus mais comme des spécimens de leur espèce.

Si effectivement on oublie l'individu pour ne voir que l'espèce, on va s'intéresser aux intérêts que l'on prête à l'espèce, puisque c'est cela que l'on a alors à l'esprit (l'intérêt de se perpétuer par exemple), intérêts qui ne sont pas nécessairement ceux de l'individu, qui est de ne pas souffrir, ou de ne pas mourir.

Voilà exactement la représentation classique de l'animal dans le zoo. Il n'est pas là en tant qu'individu, il est là en tant que spécimen de son espèce. Ce qui importe c'est de voir à travers lui à quoi ressemble tout animal de son espèce, comment ils se comportent, à quoi ressemblent les bébés de cette espèce, etc. On est censé ne le regarder que comme un exemplaire de son espèce, semblable à tous les autres, sans histoire, interchangeable, remplaçable, jetable puisque renouvelable. Le zoo nous enseigne aussi tout autre chose, aux enfants en particulier : qu'il est tout à fait acceptable d'enfermer ainsi des êtres sensibles au détriment de leur intérêts.

Dans la chasse aussi, les individus sont oubliés, ce sont les populations qui comptent. Il n'y a pas de problème à tuer des individus, du gibier comme on dit, à condition que l'on en laisse suffisamment pour que la population ne disparaisse pas. On voit ces animaux comme s'ils étaient des plantes, des fruits : on peut en cueillir autant que l'on veut, il n'y a pas de mal à cela en soi, il faut juste faire attention à ne pas en prendre trop pour qu'il en reste suffisamment pour qu'il en repousse d'autres.

La pêche illustre également bien  l'idée spéciste qu'un animal n'est qu'un spécimen de l'espèce, une ressource renouvelable. Nous avons déjà évoqué que les poissons sont des êtres sensibles, qu'ils peuvent souffrir. Quand on sait ce que cela veut dire  d'être écrasé dans ces filets, être hors de l'eau sans pouvoir respirer, avoir peut-être été traîné avec les écailles arrachées, la chair à nue, c'est une véritable torture, une horreur. Mais quand effectivement on choisit de regarder cette souffrance simplement d'un petit plus loin, au niveau des statistiques, on ne voit plus que 'du poisson', et plus de souffrance, la souffrance n'existe plus…

 

Dans les élevages industriels où les animaux sont élevés en masse, la notion de l'animal en tant d'individu tend aussi à disparaître. C'est particulièrement patent dans le cas des poulets de chair, c'est-à-dire les poulets que l'on mange. Ces poulets sont élevés dans des grands hangars, où ils sont entassés par milliers. Pour mesurer la productivité et le rentabilité dans ces élevages, ce n'est même plus la mesure de la viande produite par animal qui intéresse le plus, mais la quantité de viande produite par mètre carré de bâtiment. Ainsi, on parle par exemple de marge financière en euros par mètre carré. On mesure la production de viande comme la production d'un champ de céréales mesurée en quintal à l'hectare.

Le fait que certains animaux soient souffrants, malades ou même mourants n'a pas beaucoup d'importance en soi tant que le rendement au mètre carré n'est pas affecté. Les animaux malades ne sont en général pas soignés, car non seulement il y a bien trop d'animaux dans ces hangars pour que l'éleveur puisse s'occuper d'eux individuellement, mais de toutes façons cela ne serait pas rentable de le faire. Pour la même raison, personne ne vient abréger les souffrances des animaux mourants de maladie ou de blessures le plus souvent provoquées par les conditions de vie qu'on leur impose dans ces hangars.

 

Les animaux existent pour que nous les utilisions

Enfin, la pensée spéciste a une autre façon de voir les animaux, celle qui est la plus terrible en terme de conséquences, c'est celle de considérer que les animaux existent pour être utilisés par nous. C'est une idée extrêmement répandue, et dont il est difficile de se défaire tellement nous sommes conditionnés à le penser.

Ainsi, cette idée que les animaux sont conçus pour ce que nous voulons en faire est bien résumée dans cette phrase de ce responsable syndical dans 'Porc Magazine' de février 2001 page 72 : "J'espère que ces activistes font encore la différence entre animal d'élevage et animal de compagnie, mais je n'en suis pas convaincu. Il faut remettre les choses à leur place, on élève les animaux pour les envoyer à la boucherie et qu'ils servent à l'alimentation."

Que l'on élève les animaux pour les envoyer à la boucherie et qu'ils servent à l'alimentation, et qu'en conséquence nous les traitons comme des marchandises, c'est un fait. Mais depuis quand, et avec quelle logique, constater que l'on fait quelque chose, justifie automatiquement que ce soit légitime de le faire ?

C'est un raisonnement similaire à ceux qui trouvaient normal que, comme la loi le stipulait, les enfants d'esclaves, les "négrillons" comme on les appelaient, soient aussi des esclaves. Ils avaient été élevés pour cela, ils étaient prédestinés à cela, il n'y avait donc pas de question à se poser, pas de mal à les utiliser eux aussi à leur tour comme esclaves.

Pour paraphraser la citation ci-dessus, on pourrait dire contre ceux qui contestaient l'esclavage: "J'espère que ces activistes font encore la différence entre un enfant d'esclave et un enfant de nos familles, mais je n'en suis pas convaincu. Il faut remettre les choses à leur place, on élève les enfants d'esclaves pour les faire travailler et qu'ils servent à la production".

Cette idée que les animaux existent pour que nous les utilisions est pourtant une idée sans aucun fondement. On dit par exemple "Les vaches existent pour produire du lait". Mais pas plus qu'une femme ! En disant cela, je ne dis pas qu'on ne doit pas prendre le lait d'une vache, je ne me prononce pas sur la question. Je ne dis pas non plus qu'une femme ne doit pas donner son lait. Je dis juste qu'il n'y a aucune raison scientifique ou morale pour dire qu'une vache est créée pour produire du lait plus qu'une femme ne le serait. Et donc de baser la manière dont on traite la vache sur cette idée là est sans aucun fondement.

De même, quand on dit "Les cochons existent pour produire de la viande", je réponds : "Pas plus que vous !". Vous aussi vous produisez de la viande, votre propre chair, vos propres muscles, en mangeant tous les jours, et pourtant je ne pense pas qu'en raison de cela vous existiez pour produire de la viande, que cela soit votre raison d'exister (pour certains si) …

Cette idée que les animaux existent pour être utilisés par nous, c'est donc une idée très profondément ancrée dans notre culture, notre langage, dès l'enfance.

Il suffit de regarder les livres pour enfants qui nous présentent  les animaux de la ferme heureux et en quasi liberté. Les enfants savent qu'ils sont là pour être mangés, mais on occulte leur fin violente pour laisser entendre que ces animaux sont heureux de leur sort car s'est en quelque sorte leur vocation de se laisser nourrir par le fermier pour être ensuite dévoré par lui. Ils on l'air d'appécier cet état de fait.

Nous faisons des classifications des animaux en fonction de la manière dont on les utilise. Mais l'idée qu'un animal est pré-destiné à être utilisé par nous, comme si cela était dans sa nature, cela nous amène à considérer ces classifications comme si elles décrivaient des différences de nature entre ces différents animaux, et ainsi on croit justifiée l'utilisation que l'on fait d'eux.

Prenons par exemple la distinction entre animaux sauvages, gibiers, domestiques, familiers. C'est une distinction de la manière dont on les utilise. Cela existe effectivement dans la réalité. Par contre cela est très vite devenu une prescription morale, c'est-à-dire que cela serait censé nous indiquer la manière dont on peut les utiliser. La manière dont on les utilise, devient la manière dont on peut les utiliser.

Selon les catégories d'animaux, on ne les utilise pas du tout de la même manière, alors qu'il n'y a pas de différence de nature entre eux qui justifie moralement une utilisation plutôt qu'une autre. Et pourtant chacune de ces utilisations est considérée comme légitime, comme si cela était dans la nature de ces animaux que d'être utilisés comme cela, alors que ce n'est simplement que la description de la manière dont on les utilise aujourd'hui dans notre société.

Un animal familier, par exemple, il ne paraît pas convenable de le traiter comme du gibier : on ne va pas élever des chats dans des cages, puis les lâcher pour les laisser courir dans un champ, leur tirer alors dessus à la carabine, en laisser certains agoniser dans un coin ou décider de les achever pour les manger, et certains encore les jeter comme du détritus. Il n'y a pourtant pas de différence fondamentale entre un chat et un faisan qui justifierait que cela soit légitime avec l'un et pas avec l'autre.

Ainsi, ce qui est considéré comme légitime, c'est simplement ce que l'on a l'habitude de pratiquer…

Une autre classification courante qui impacte notre manière de traiter les animaux, c'est la classification entre les animaux que l'on mange, et ceux que l'on ne mange pas. C'est une description d'une réalité. Mais très vite, dans notre esprit, "ceux que l'on mange", cela devient "ceux que l'on peut manger". On va illustrer cela en images.

Les photos que je présente sont de Walter Schels, extraites du livre "Visage Animal" parut aux éditions Artémis.

En regardant défiler ces photos d'animaux, je vous invite à vous demander quels sont ceux que vous mangez souvent, ceux que vous mangez de temps en temps, et ceux que vous ne mangez jamais.

[Les photos suivantes sont présentées sous forme d'une séquence de diapositives en fondu enchaîné]

Quand on regarde leur visages sur ces photos, on ne voit pas une différence fondamentale dans leurs yeux, qui justifierait que certains ont droit à la tendresse et que les autres soient simplement bons pour être enfermés, engraissés et tués pour être mangés.

Bien évidemment, il s'agit de ceux que l'on mange ou que l'on ne mange pas dans notre société occidentale, française. Parce que dans d'autres cultures, comme tout le monde le sait, on mange les chiens par exemple. Et certains au contraire ne mangent pas les vaches ou les porcs.

On pourrait d'ailleurs penser que le fait que d'autres cultures ne permettent pas de manger certains animaux que nous mangeons pourrait nous amener à nous demander s'il est légitime pour nous de les manger. En fait, la conclusion que nous en tirons est plutôt que le fait de manger tel ou tel animal est un fait culturel, donc variable, donc en quelque sorte un simple choix, et que ce n'est ni bien ni mal de manger tel ou tel animal. Nous en tirons même d'ailleurs l'idée que cela signifie que nous sommes civilisés : "on ne mange pas n'importe quoi, nous respectons des règles, des symboles, etc."

Il est intéressant de voir d'ailleurs que dans notre culture, il y a des animaux qui sont à mi-chemin entre deux catégories. Les lapins par exemple, sont à mi-chemin entre un animal familier et un animal que l'on mange. Les lapins, comme les cochons ou les poules, sont élevés industriellement dans des grand hangars, enfermés comme ils l'ont toujours été dans des petites cages. Le journal d'élevage "L'éleveur de lapins" a étudié les profils types des mangeurs de lapins, de façon à planifier des actions de marketing ciblées envers ceux qui en mangent le moins pour les inciter à augmenter leur consommation de lapins. Au cours de cette étude, ils ont été confrontés au cas typique de l'animal à mi-chemin entre l'animal familier et l'animal que l'on mange. Je cite, dans le numéro 91 de mai 2003, page 48 : "La lapin est une viande peu consommée par les familles avec de jeunes enfants : l'image du lapin comme animal de compagnie ou tout simplement comme peluche et jouet est un frein réel à la consommation de viande de lapin chez les enfants. La question est de savoir si cette réticence s'installera définitivement chez les enfants devenus adultes". Et plus loin, le lapin "est disqualifié progressivement par la conjonction de plusieurs facteurs" dont "l'influence croissante du frein affectif chez les enfants". Pour combattre ce "frein affectif", le journal montre en page 6 une des actions parmi d'autres du Clipp (Comité Lapin Interprofessionnel pour la Promotion des Produits) : une animation pour enfant au dernier salon de l'agriculture avec un atelier de dégustation de lapins à leur intention.

Nous avons évoqué précédemment que la pensée spéciste a une manière très simple de justifier l'utilisation que nous faisons des animaux : en considérant qu'ils sont faits pour cela. Nous allons approfondir maintenant un peu plus cette façon de voir l'animal, ou plutôt de le réduire devrais-je dire, c'est-à-dire de le réduire à l'utilité qu'il a pour nous, en oubliant les autres facettes de l'être sensible qu'il est pourtant, en oubliant ses besoins émotionnels, sociaux, relationnels, intellectuels, etc.

Une marchandise (qu'on possède, vend, transporte)

La première façon de réduire l'animal, c'est de le réduire à une chose, une marchandise.

Une chose qui nous intéresse, on est tenté très vite de la considérer comme une marchandise, c'est-à-dire une chose que l'on veut posséder, que l'on veut s'acheter si on ne l'a pas, donc qui se vend, qui se transporte aussi du vendeur à l'acheteur. L'idée qu'un individu peut appartenir à un autre, et que le fait de le posséder autorise à en faire, si ce n'est ce que l'on veut, du moins presque tout ce que l'on veut pour en tirer profit, cela c'est aussi appliqué aux humains avec l'esclavage.

Pour illustrer le fait que l'animal est vu principalement comme une marchandise, dans l'utilisation que l'on en fait en l'occurrence ici dans l'industrie de l'élevage, j'ai relevé, dans ce magazine 'Réussir Porc', dans le numéro 94 de mai 2003, page 5, cette information : "les responsables du Comité Régional Porcin proposent trois mesures qui visent à alléger le marché pour favoriser un retour à des cours meilleurs. Premièrement : financer une opération de dégagement de marché sur des pays tiers [...]. Deuxièmement : Baisser la gamme de poids de deux kilos […]. Troisièmement : abattre 2.000 porcelets par semaine pendant dix semaines".

On voit bien là qu'il n'est attribué à l'animal d'élevage absolument aucune valeur en soi en dehors de sa valeur marchande. C'est même presque comme si un individu pouvait avoir une valeur négative, c'est-à-dire que puisqu'en le supprimant on créé de la valeur, parce que cela fait remonter les cours du marché, alors on le supprime.

Il y a aussi les animaux que l'on supprime parce qu'ils n'ont pas de valeur économique, ce sont des déchets du processus de production, déchets que l'on jette. Par exemple, les poussins males issus de poules pondeuses ne peuvent pas être utilisés pour produire des œufs, et comme ils ne sont pas rentables pour produire de la viande (parce qu'ils ne sont pas issus d'une lignée génétique sélectionnée pour cela) ils sont jetés comme un déchet, dans un broyeur en l'occurrence, ou entassés dans des sacs sur lesquels on roule avec un bulldozer.

Une fois que la viande a été produite sur l'animal, il faut l'emmener jusqu'à un abattoir pour retirer la viande du corps de l'animal et l'empaqueter pour la vendre comme produit de consommation.

Au moment où ces animaux sont ramassés, un nombre important d'entre eux sont malades, quand ils ne sont pas déjà morts, notamment à cause des conditions d'entassement, de l'atmosphère viciée de ces hangars. Beaucoup souffrent de plaies aux pattes dues à la saleté du sol de ces hangars qui ne sont pas nettoyés une seule fois durant toute leur durée de vie ; les plus faibles d'entre eux sont blessés par leur congénères qui deviennent violents à cause des conditions d'entassement et d'ennui dans lesquels ils sont placés. De plus, comme ils ont été sélectionnés génétiquement pour produire le maximum de viande, mais sans considération pour leur bien-être, ils sont tous devenus obèses par rapport à ce que leur squelette fragile peut supporter. Certains peuvent à peine se déplacer pour venir se nourrir. Leurs os se cassent facilement, en particulier lorsqu'ils sont manipulés comme nous allons le voir. Est-ce utile de rappeler que ce sont ces animaux que l'on retrouve au milieu de nos tables au moment des fêtes de Noël ? L'envers du décor est effectivement un peu moins reluisant.

Un corps

Une autre façon de voir l'animal, c'est de le réduire à n'être que son corps .

Notons que même dans le cas où c'est l'animal vivant qui nous intéresse, on le considère toujours néanmoins comme une chose. On pourrait penser que le fait d'être intéressé par l'animal vivant amènerait à lui porter plus d'égard. Mais il faut bien voir que c'est en tant que simple organisme qu'il nous intéresse alors, sa biologie en tant qu'objet d'expérience, et pas en tant que sujet, en tant qu'être sensible. Notons que même lorsqu'on étudie son cerveau dans des expériences en neurobiologie, ce qui intéresse ce n'est pas le fait de savoir si il ressent ou pas les choses dans le sens ou cela lui serait préjudiciable ou pas, moral ou pas, que de le faire souffrir, mais dans le sens de savoir comment cela se passe dans sa tête quand il pense ou qu'il souffre.

Ce n'est d'ailleurs pas sans lien. Si vous expérimentez avec un animal, et que vous savez que ce que vous faîtes est préjudiciable pour l'animal, aussi utile que cela puisse être ou ne pas être par ailleurs, si vous savez que ce que vous lui faites le fait directement souffrir,  alors, si vous voulez continuer à pouvoir faire votre travail sereinement, vous êtes contraint de réduire l'animal à un simple objet d'expérience, et d'occulter dans votre esprit les autres dimensions qui en font un être sensible comme vous.

Voici le sous-sol dans lequel Malish et 3 autres singes sont enfermés. Au troisième étage sous terre, une petite pièce, sans ventilation. Quatre singes, des petites cages, sans rien à faire si ce n'est de fixer des yeux le mur blanc.

Depuis plus de trois ans, ces quatre singes sont enfermés ici, pour une expérience dans le laboratoire du Dr Ehud Zohari, au département de neurobiologie de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Depuis plus de trois ans, Malish et ses amis sont maintenus dans une état de soif permanente, de façon à ce qu'ils coopèrent avec les chercheurs. Ils sont aussi privés de nourriture pendant les week-ends et les vacances.

Recouvert d'une boite en carton, Malish est emmené vers la salle d'opération. Dans la salle d'opération se trouve deux chercheurs […] du laboratoire du Dr Ehud Zohari. Ils préparent Malish pour l'opération. Il n'y a pas de vétérinaire dans la pièce.

Nous vous épargnons l'opération entière, qui a duré plusieurs heures, et durant laquelle ils ont enlevé le cuir chevelu de Malish, percé des trous dans son crane, et installé des instruments dans son cerveau, fixés par vingt vis. Nous ne vous montrerons pas comment ils ont inséré un fil de métal dans son œil gauche […]. Pendant l'opération, Malish n'était pas complètement anesthésié. Les chercheurs ont utilisé des anesthésiants qui avaient expiré six ans auparavant. Le dosage non plus n'était pas bon.

 

Voici Malish après l'intervention.

Malish est né dans la ferme Mazor en Israël, il a été séparé de force de sa mère quand il avait dix mois, pour être vendu à l'Université Hébraïque. Les trois autres singes, Jedi, Fred, and Simon, viennent aussi de la ferme Mazor, et ont subi la même opération. C'est une opération de routine, commune en recherche expérimentale sur le cerveau.

Pendant les années que durent l'expérience, des électrodes sont insérées dans le cerveau du jeune Malish et de ses amis, à travers les orifices de leur crane. Pendant les années que durent l'expérience, les singes sont immobilisés pendant de longues heures dans une chaise de contention. Leur tête est vissée à la chaise de façon à ce qu'ils ne puissent pas bouger, même pas d'un centimètre.

Nous attendions avec impatience les résultats de ces expériences sur ces quatre singes. Un article fut publié. Les conclusions : "Les singes on tendance à catégoriser les images par leur nombre ordinal". Une autre conclusion était que "D'autres expériences sont nécessaires". Actuellement, le Dr. Ehud Zohari conduit une expérience similaire. Cette fois-ci avec six singes.

 

 

Un cadavre

Une troisième manière d'utiliser l'animal, c'est d'utiliser son corps mort, son cadavre. On prélève, à l'abattoir, ses organes pour s'en servir de matière première pour en faire des produits plus ou moins transformés.

Ainsi, comme le décrit le livre "Le sang et la chair" de Noélie Vialles, page 86, à l'abattoir, "les parties du corps successivement écartées pour obtenir une carcasse se répartissent en trois catégories :

  • les sous-produits comestibles : ce sont les abats, rouges ou blancs.

  • les produits non comestibles, tels que les cuirs, mais aussi parfois les cornes, ongles, dents, etc. ;

  • les déchets".

 

souris, puis choisir "Enregistrer la cible sous"]

Une autre manière encore de voir l'animal, de la réduire, c'est de le considérer comme une machine, une machine à produire des marchandises, à produire de la viande, du lait, des oeufs, de la laine, etc.

Il y a toute une science, des recherches, et aussi toute une industrie, toute une activité économique, qui ont pour objectif de maximiser la production, d'optimiser cette machine. La science en question s'appelle la zootechnie. Cela consiste à jouer sur les conditions de nourriture, d'éclairages, d'hébergement, etc. pour améliorer le rendement de la machine.

Nous allons illustrer concrètement cela avec quelques méthodes qui sont pratiquées aujourd'hui afin d'optimiser l'animal en tant que machine à produire.

Dans la mesure du possible, vous verrez que je me base ici encore sur des sources d'information qui sont celles du monde de l'exploitation animale, principalement du monde de l'élevage, et non pas de sources comme les association de défense des animaux, que vous pourriez légitimement soupçonner de vouloir exagérer certains faits.

Notons que beaucoup des exemples que je vais prendre sont issus du monde de l'élevage des cochons. C'est en effet un domaine sur lequel je me suis pas mal documenté suite à une visite dans un élevage industriel qui m'avait beaucoup marqué. De plus, dans le cas d'un cochon, si on devait faire un classement un peu simpliste en terme d'intelligence (notion très "anthropocentrique" à manier avec précaution) on pourrait le comparer à un chien par exemple, et donc on ne peut pas soutenir que ce sont des animaux tellement stupides qu'ils ne se rendent même pas compte de ce qu'il leur arrive, comme certains disent au sujet d'autres animaux, oubliant ainsi que la sensibilité, le fait de ressentir les choses, pour les animaux comme pour les humain, ce n'est pas la même chose que l'intelligence… Ttous les principes que nous allons voir dans le cas des cochons ce sont exactement les mêmes que l'on retrouve dans les autres élevages, simplement appliqués à des pratiques différentes.

 

L'enfermement

Parmi ce qu'on cherche à optimiser dans cette machine à produire de la viande, c'est évidemment d'obtenir le meilleur rendement entre ce que la machine consomme et ce qu'elle produit, c'est-à-dire entre notamment la nourriture qu'on leur donne, et la viande qu'on obtient en bout de chaîne. Cela est mesuré par un indice, l'IC, l'Indice de Consommation. Bien évidemment on veut minimiser ce qu'on met en entrée, parce que cela coûte, et maximiser ce qui sort, parce que cela rapporte. Quand il s'agit de cochons qui sont engraissés pour faire de la viande, on ne peut pas se permettre de les sous-alimenter parce que justement on veut qu'ils grossissent. Alors un autre manière d'améliorer ce ratio, cet Indice de Consommation, c'est de faire que les cochons ne se dépensent pas trop, parce que sinon une part plus grande de la nourriture qu'on leur donne va être perdue en énergie, en chaleur, lorsqu'ils se déplacent, au lieu d'être transformée en viande, et c'est donc de l'argent perdu. Comme on l'a vu plus haut, les boxes dans lesquels ils sont enfermés sont effectivement tellement petits, pour limiter les coûts de construction et d'entretien des bâtiments, que l'activité physique est forcément très limitée.

Pour les truies qui sont en gestation, l'activité est réduite à rien du tout puisqu'elles sont enfermées pendant plusieurs semaines, une dizaine typiquement, dans une cage, qu'on appelle stalle, si petite qu'elles ne peuvent même pas se retourner. En voici quelques photos issues du site Web d'un éleveur qui présente son élevage en images (site http://perso.club-internet.fr/jlhaguet/lhermitage/gestante.htm).

 

 Commentaire (du site de l'éleveur) :
"La gestation des truies est d'environ 16 semaines ; étant donné qu'elles passent 5 semaines en attente saillie et entrent en maternité 1 semaine avant la mise-bas, elles restent donc environ 10 semaines en gestante dans la même stalle."
"Les truies sont sur un caillebotis en ciment avec une ouverture arrière qui permet une meilleure évacuation des déjections."

 

Ce n'est pas surprenant que dans ces cages les truies présentent les même symptômes que les animaux de zoos enfermés dans des conditions dans lesquelles ils deviennent fous : hochements de têtes répétitifs pendant des heures par exemple. La cage est tellement petite qu'on à peine à imaginer pouvoir y rester soi-même ne serait-ce que quelques heures ; et elles y restent plusieurs semaines. Mais, dans une vision spéciste, puisque l'intérêt de l'animal ne compte pour vraiment pas grand chose par rapport à celui d'un humain, on enferme quand même ces animaux dans ces cages puisque en plus cela facilite le travail pour l'éleveur d'avoir toutes les truies à disposition, déjà empêchées de bouger, pour par exemple facilement les laver ou effectuer une échographie pour voir combien de porcelet elles sont en train de produire.

La nourriture

Une autre optimisation à faire consiste à jouer sur la nourriture. En particulier, en rationnant les animaux dans certaines conditions, cela permet d'optimiser certains ratios de production. Rationner cela veut dire limiter la quantité de nourriture à un niveau assez faible. Dans 'Porc Magazine' numéro 367 de juin 2003 par exemple, page 65, on lit, au sujet des jeunes truies destinées à la reproduction (les "cochettes"), qu'il faut être "très attentif à la conduite alimentaire. La croissance de ces cochettes trois-voies demande à être cadrée. […] En même temps, il faut veiller à ne pas trop les priver. Des problèmes de cannibalisme peuvent surgir". Tout cela est dit en termes très techniques, mais en gros je comprends que les truies ont tellement faim qu'elle finissent par devenir agressives, pour ne pas dire désespérées, au point de se manger entre elles.

Les mutilations

Une autre optimisation à faire sur la machine à produire de la viande, c'est bien sûr d'améliorer le goût de la viande. A titre d'exemple, je prends la castration du porcelet. Il est en effet apparu que le goût de la viande de cochon était amélioré lorsque le cochon est castré. Du moins en France, car d'autres pays ne le font pas et ne semblent pas s'en porter plus mal ; peut-être est-ce dû aux races de cochons différentes, je ne sais pas précisément.

Au moment de la castration, vous avez entendu le porcelet hurler. En conséquence, dans les magazines pour éleveurs, où l'on trouve des catalogues de vente de coupes-queues électriques, d'appareils à castrer, et autres meuleuses de dents, on y trouve aussi des casques à se mettre sur les oreilles, comme des casques pour chantiers bruyants, pour ne pas souffrir du bruit des hurlements des porcelets.

Il faut savoir que cette pratique n'est pas rare du tout, elle est même généralisée et pratiquée sur l'écrasante majorité des porcelets en France, sachant qu'il y a plus de 20 millions de cochons tués pour être mangés en France chaque année.

Dans cet extrait vous verrez que la castration est appelé un "soin" fait au porcelet. On peut trouver ce terme un peu abusif. Un soin, c'est normalement une action que l'on fait pour soigner quelqu'un, pour améliorer sa santé. Ici, il s'agit de mutiler l'animal, sans anesthésie, afin d'améliorer le goût qu'il aura quand on le mangera. Je trouve que le terme de "soin" n'est pas approprié.

Au lieu d'adapter l'usine de production aux besoins de l'animal, on adapte le corps de l'animal aux besoins de l'usine de production.

Similairement, concernant les poulets, entassés par milliers dans des hangars comme nous l'avons vu, le problème est qu'il finissent par se battre, se donner des coups de becs violents. On explique cela aussi par l'impossibilité pour ces animaux d'établir une hiérarchie entre eux puisqu'ils sont si nombreux entassés au même endroit, et par l'ennui et le stress provoqués par ces conditions de vie . La solution aux problèmes des blessures par coups de becs ? Au lieu de diminuer l'entassement et de les faire vivre dans des conditions plus compatibles avec leurs besoins, la solution est tout simplement de leur couper le bec, comme on le voit sur ce bref extrait de la vidéo 'Meet your meat' de l'association américaine Peta.

Pour ceux qui pensent que ces pratiques sont cruelles, et qui seraient tentés de dire que les personnes qui le font sont elles-mêmes cruelles, je veux leur dire qu'ils se trompent, que ce serait plus simple si effectivement ces personnes étaient cruelles, mais, pour connaître des éleveurs personnellement, je peux assurer qu'ils ne font pas cela parce qu'ils sont cruels, mais simplement parce que ce sont des pratiques généralisées dans la profession, que tout le monde le fait, et que tout le monde trouve cela normal.

La génétique

En plus d'optimiser le logement de l'animal, l'éclairage artificiel, la nourriture, les médicaments, une autre façon d'améliorer la machine à produire consiste à jouer sur la génétique de l'animal. On peut ainsi aller encore plus loin pour optimiser les résultats. L'optimisation par la génétique, ce n'est pas nouveau, cela se pratique depuis que l'homme a domestiqué des animaux, puisque les animaux domestiqués ont été progressivement sélectionnés génétiquement, par des moyens traditionnels, pour aboutir à des animaux qui portent des déformations par rapport à ce qui serait convenable à leur bien-être.

Nous avons vu que les truies étaient enfermées dans de minuscules cages dans lesquelles elles ne peuvent même pas se retourner, mais que des associations de défense animale avaient obtenu au niveau européen que la durée pendant laquelle elles seront ainsi enfermées sera drastiquement réduite d'ici une dizaine d'années. Elles resteront cependant enfermées en particulier dans la période où elles allaitent les porcelet, période qu'on fait durer environ 3 semaines. Elles resteront enfermées pendant cette période parce qu'elles sont devenues tellement grosses par sélection génétique depuis longtemps par la domestication, que quand elles bougent un peu, elles risquent d'écraser un porcelet, ce qui n'était certainement pas le cas auparavant lorsque les cochons avaient encore une taille disons "naturelle".

Maintenant évidemment avec la zootechnie et les moyens modernes de sélection génétique, et divers instituts de recherche comme l'INRA qui travaillent sur le sujet, on est capable d'aller beaucoup plus loin. Des nouveaux cochons sont donc conçus de manière à optimiser au mieux la production de viande.

Ces nouveaux cochons, avec des nouvelles caractéristiques génétiques qui les rendent plus performants, sont lancés sur le marché comme des nouveaux produits. Ainsi quand un nouveau modèle de cochon est lancé par une entreprise de génétique (le terme "modèle" ce n'est pas moi qui l'utilise, c'est le terme utilisé dans la profession), il y a une conférence de presse, la presse professionnelle est invitée pour en faire des articles, il y a des démonstrations, un banquet, etc. Ce n'est pas très différent du lancement d'un nouveau modèle de voiture.

Parmi les caractéristiques des nouveaux modèles de porc qui sont proposés sur le marché aujourd'hui, il y a un exemple un peu surprenant avec le nombre de tétines des truies. Il y a un nouveau modèle de truie qui a deux tétines de plus que la précédente. Ce modèle de truie est avantageux car il permet d'avoir deux porcelets de plus par truie, et donc cela augmente tous les ratios de production.

Sur un exemple comme cela, je ne vois rien de choquant pour la truie d'avoir deux tétines de plus, je ne pense pas que cela la dérange particulièrement, donc je ne dis pas que là il y a un problème en soi. Je dis juste que c'est représentatif de la vision de l'animal comme une machine. Ce qui, en soi, n'est pas non plus un problème, le problème c'est quand c'est uniquement une vision en terme de machine, et qu'on oublie qu'il y a un être sensible derrière ces rangées de tétines. Ainsi, comme ce qu'on cherche à maximiser par la génétique ce n'est pas seulement le nombre de tétines, mais aussi la quantité de viande produite en le minimum de temps, et que de nouveau on oublie qu'il y a un être sensible derrière cette machine à viande, alors les conséquences ne sont pas bonne pour l'individu en question.

Le mythe "les animaux sont bien traités car c'est l'intérêt de celui qui les exploite"

Je pense qu'après cet aperçu de la manière dont les animaux sont utilisés dans notre société, nous devons dire quelque mots du mythe selon lequel la personne qui utilise un animal aurait les mêmes intérêts que l'animal. Que ce qui est bon pour l'homme, est bon pour l'animal, et réciproquement.

Appliqué au cas concret des animaux d'élevage, ce mythe nous dit que l'intérêt de l'éleveur et du consommateur de viande est identique à celui de l'animal : "un animal heureux est un animal qui est bon à manger ".

Comme cela est dit dans 'Porc Magazine' de février 2001, page 71 : "Nous partons du postulat que l'éleveur ne va pas martyriser ses animaux dans la mesure où il serait sanctionné à l'abattoir si la viande n'est pas bonne. Et nous sommes parfaitement conscient que si l'animal a été maltraité la qualité de sa viande sera dégradée".

Cette idée est une rationalisation que nous avons développée pour éviter de culpabiliser, en tant qu'éleveur tout comme en tant que consommateur de viande, et qui est intelligemment entretenue par le marketing de la viande.

Maintenant que nous avons vu comment, pour améliorer la qualité de la viande de porc par exemple, les animaux sont castrés sans anesthésie, nous avons du mal à croire que le monde est aussi bien fait qu'on veut bien nous le faire croire. Quel est l'intérêt de l'animal à ce que sa chair soit bonne à manger ? Son intérêt est au contraire que sa chair ne soit pas bonne à manger, pour qu'il ne soit pas élevé et tué dans cet objectif dans les conditions que nous avons vu.

Pour prendre une analogie avec le monde de l'entreprise justement, penser que l'éleveur et le consommateur de viande ont les même intérêts que les animaux est aussi naïf que de penser qu'un employeur et le client de l'entreprise ont toujours les mêmes intérêts que l'employé, et que donc l'employeur et le client, en défendant leurs intérêts, défendent nécessairement ceux de l'employé. Certains des intérêts de l'employeur, du client et de l'employé sont effectivement communs, mais d'autres sont absolument opposés. Il en va de même pour les animaux.

TUER UN ANIMAL EST IL UN ACTE ANODIN?

Nous avons vu que le terme précis employé lorsque la machine n'est plus assez productive et qu'on s'en débarrasse, c'est le terme de "réforme", "être réformé", comme on disait dans le passé quand on était considéré inapte pour le service militaire. Ici cela signifie être inapte à continuer à produire, donc inapte à continuer à vivre puisqu'on est plus assez rentable pour justifier de continuer à être nourri.

Réformer un animal, autrement dit mettre à la casse la machine trop fatiguée, c'est intéressant économiquement aussi parce que, que ce soit une vache, une poule, ou une truie, même si elles ne sont plus assez rentables en tant que machine à produire (du lait, des œufs, des porcelets), elles ont encore une valeur en tant que marchandise : elles peuvent encore être transformées en viande.

Ainsi, comme nous venons de le voir, tuer un animal, lorsque cet animal est réduit dans notre esprit à n'être qu'une machine à produire, c'est vu comme une étape normale du processus de production, ce n'est donc pas vu comme un préjudice envers cet individu puisqu'on ne voit presque plus l'individu mais seulement la machine à produire, ce n'est donc pas considéré comme un acte répréhensible, cela n'a pas le statut d'un meurtre.

D'une manière générale dans notre société spéciste, tuer un animal n'est pas réprimé, ni moralement, ni légalement si on peut montrer qu'il y a la plus petite convenance à le faire. Ainsi l'article R655-1 du code pénal dit que "le fait, sans nécessité, […] de donner volontairement la mort à un animal domestique ou apprivoisé ou tenu en captivité est puni de l'amende prévue pour les contravention de 5e classe". Le "sans nécessité" signifie en pratique : "si il n'y a pas un bénéfice, même dérisoire, à en retirer pour un humain". Par exemple tuer un chat qui passe sans être capable de fournir aucune raison pour cela, ce n'est pas accepté. Mais justifier son acte en expliquant que ce chat n'appartient à aucun humain, et qu'il était utile de le tuer parce qu'on va en faire un manteau de fourrure, alors cela rend l'acte acceptable. La même chose peut être dite pour les animaux qui sont tués pour être mangés, alors qu'il n'y a dans notre société aucun caractère de nécessité à manger les animaux.

Tuer un animal familier, cela est réprimé parce que cela cause un préjudice à la famille à laquelle il appartient, mais on ne considère pas que cela cause un préjudice à l'animal. Ainsi, tuer un animal d'élevage ou de laboratoire, ce n'est pas un problème car cela ne cause de tort à aucun humain, au contraire.

Lorsque l'on parle de tuer des animaux, ce qui est en général réprouvé aujourd'hui est le fait de les faire souffrir, souffrir physiquement essentiellement comme nous l'avons vu. Mais l'acte de tuer est totalement ignoré en tant que préjudice porté à l'animal. Lui retirer la vie, ce n'est pas considéré comme lui nuire. Il y a de mon point de vue deux raisons à cela. Des raisons d'ordre philosophique : la difficulté de savoir à quel point la mort est effectivement un préjudice, éventuellement plus ou moins important en fonction des capacités cognitives de l'individu qui est tué. Mais il y a une autre raison d'ordre beaucoup plus pratique : autant l'exploitation des animaux peut être adaptée pour "adoucir" les conditions d'abattage, autant il est clair que remettre en cause le meurtre des animaux, c'est remettre en cause l'exploitation des animaux elle-même. La chasse, la pêche, la corrida, et d'autres activités devraient aussitôt être abolies, et on imagine mal une industrie de l'élevage qui attendrait que les animaux meurent de mort naturelle afin de s'autoriser à prendre des morceaux de cadavre pour les vendre.

On voit là une différence importante avec l'attitude envers le meurtre des humains. Lorsqu'un meurtrier est condamné, sa peine est possiblement aggravée s'il a torturé, s'il a fait souffrir sa victime avant de l'abattre, mais il est d'abord et avant tout condamné pour lui avoir pris la vie. Lorsque, comme David OLIVIER le faisait remarquer, l'ONG Amnesty International milite contre la peine de mort pour les humains, elle ne le fait pas en demandant des méthodes de mise à mort plus douces. Elle remet en cause le principe même de la peine de mort, que la mise à mort soit douloureuse ou indolore. Enfin, si l'idée venait à quelqu'un de promouvoir la consommation de viande humaine, il ne pourrait se contenter de justifier le meurtre des personnes ainsi consommées en disant qu'elles ont été tuées humainement, sans souffrance.

Rappelons nous, comme nous l'avons évoqué plus haut, que non seulement nos idées influencent nos actions, mais que l'inverse aussi est vrai. Si nous pratiquons quelque chose, nous avons tendance à ajuster nos idées de manière à justifier ce que l'on fait ; on appelle cela 'rationaliser' son comportement.

Ainsi, l'idée commune est qu'il est justifié de tuer un animal pour des motifs dérisoires, parce que nous pensons qu'un animal n'a pas beaucoup de valeur. Mais il faut voir aussi que c'est justement parce qu'on les tue pour des motifs dérisoires, que du coup on pense qu'ils ne valent rien. Parce que, constatant en quelque sorte qu'on les tue pour de bien faibles justifications, on en conclue que forcément leur vie ne vaut pas grand chose parce que sinon on ne les tuerait pas pour aussi peu. Ce raisonnement fait boucle, s'auto-entretient, comme une vérité évidente en soi, mais fondée sur rien…

Ainsi la pratique de tuer des animaux parce qu'on aime les manger comme morceaux de viande par exemple, est une pratique si banalisée, pratiquée en masse dans les abattoirs, et qui est si violente quand on accepte de la regarder les yeux ouverts, que pour continuer à vivre normalement entre humains, c'est-à-dire en particulier pour continuer à prohiber le meurtre des humains, nous sommes obligés d'exagérer dans notre esprit, à un point irrationnel, la frontière entre les hommes et les animaux. Ce n'est pas parce que les animaux sont fondamentalement différents que nous les tuons pour les manger. C'est parce que nous les tuons pour les manger que nous sommes psychologiquement contraints de nous persuader qu'ils sont très différents de nous.

On retrouve ici le même phénomène psychologique que celui qui est observé dans les massacres racistes de l'histoire. Pour pouvoir supporter d'assister, ou plus encore, de participer à ces massacres, il est psychologiquement nécessaire de se distancier des victimes. Si nous commençons à les considérer comme proches de soi sur certains aspects, si nous commençons à ressentir ce que peut être leur souffrance parce que nous sommes en partie semblables à elles, alors nous ne pouvons plus poursuivre l'exécution de ces massacres.

C'est ainsi que pour pouvoir se produire, ces massacres sont précédés et accompagnés d'une dévalorisation des futurs victimes. Lorsqu'ils s'agit de victimes humaines, il est fréquent de les "rabaisser" au rang d'animaux ("ces sales cochons", "ces rats", "cette vermine"), justifiant ainsi que le traitement qu'on va leur appliquer ressemble à celui qu'on applique aux animaux. Lorsqu'ils s'agit d'animaux, nous les réduisons au statut de chose, d'objet, de marchandise, de machine, de simple corps sans conscience et sans souffrance, justifiant ainsi le peu d'égard porté aux respects de leurs intérêts.

Mythe : Nous tuons les animaux par nécessité

Un certain nombre de mythes font obstacle à une prise de conscience de l'injustice du spécisme.

Celui qui compte le plus aujourd'hui, qui est crucial, c'est l'idée que nous devons manger les animaux pour vivre. Quand on prend conscience que c'est absolument inutile, cela paraît incompréhensible de les tuer pour cela, c'est-à-dire pour une simple affaire de goût, de préférence culinaire.

Il me semble que ce mythe est un obstacle fondamental à tout le reste de la prise en compte des intérêts des animaux. De savoir si on peut ou pas utiliser un animal pour nous fournir des organes, ou pour une expérience médicale comme on l'évoquait tout à l'heure, c'est une question beaucoup plus difficile. Suivant sa propre philosophie utilitariste ou autre, on peut avoir des opinions différentes, y compris vis à vis des humains. Je veux dire qu'il y a des personnes qui pensent qu'il est légitime d'utiliser des animaux comme objets d'expérience, pour les mêmes raisons (la primauté de l'intérêt général sur l'intérêt individuel par exemple) qu'ils pensent qu'il y a des cas où il est aussi légitime d'utiliser des humains.

Par contre, je pense qu'on ne peut pas raisonner sainement sur ces problèmes là, tant qu'on continue de penser qu'on peut tuer les animaux pour quelque chose d'aussi futile que le fait qu'on aime les manger.

Pour préciser ce point d'ailleurs, l'idée qui est répandue ce n'est pas tant qu'il serait nécessaire de manger des animaux pour vivre, mais que c'est utile, ou même nécessaire, pour être en bonne santé. Cette idée là, je l'ai gardée moi-même longtemps, y compris après avoir arrêté de manger les animaux. En fait je ne suis pas si sûr que j'y croyais vraiment avant, c'était plutôt une rationalisation qui m'aidait à ne pas culpabiliser lorsque j'en mangeais : l'idée que j'avais besoin de les manger, que si j'arrêtais de les manger, je prenais des risques pour ma santé, cela me donnait une bonne raison de ne pas changer mes habitudes, cela m'évitait certainement de me poser honnêtement la question.

Je pense que ce mythe est un énorme frein. On le voit quand on discute sur ces sujets là, il revient toujours les arguments "mais il faut en manger, si tu n'en manges pas tu as des carences", ou alors "si tu ne manges pas de viande, alors il faut prendre du poisson" et que si on ne fait pas cela notre comportement paraît risqué, quelque part un peu fou, ou au mieux altruiste jusqu'à en être déraisonnable. Alors que c'est absolument faux qu'il soit nécessaire de manger les animaux pour être en bonne santé.

 Comment le spécisme se propage

Dès l'enfance, nous sommes conditionnés à trouver normal que les animaux soient là pour nous servir, conditionnés à ignorer leurs intérêts, leurs émotions, leurs souffrances, conditionnés à trouver normal qu'ils soient enfermés et tués à notre convenance.

Voici un autre exemple de conditionnement des enfants au travers de cette visite d'un élevage industriel de cochons pour les enfants d'une école primaire (photos issues du site Internet de l'éleveur).

"Le porc, ça s'élève, mais ça se mange aussi ; alors, grillades pour tout le monde."

Le commentaire qui accompagne la photo du barbecue organisé à l'issue de cette visite laisse imaginer que les explications qui accompagnaient la vue des truies en stalle ne concernaient sans doute pas la manière dont les besoins de ces êtres sensibles sont frustrés lorsqu'ils sont enfermés dans ces cages. Notons que la visite de l'abattoir ne faisait pas partie de la journée non plus.

Ces enfants sont à leur tour, comme nous l'avons tous été, conditionnés à accepter l'exploitation et l'abattage des animaux sans que la question de la légitimité de ces pratiques ne leur soient jamais posée.

Ainsi, nous sommes donc bombardés tout le temps, sans arrêt, toute la journée, de messages spécistes.

Vers un nouvel Humanisme non-spéciste ?

Dans notre culture, il y a certes beaucoup de spécisme, de même qu'il y a encore trop de racisme, mais il y a aussi une autre composante qui est l'Humanisme.

L'Humanisme a été un progrès majeur de civilisation. Il a permis la prise en compte des intérêts d'individus pourtant différents, mais dont il a été compris que ce qu'ils avaient en commun avec nous était plus fondamental éthiquement que leurs différences apparentes.

Il nous faut revenir aux principes de l'Humanisme, contre ceux qui l'ont dévoyé de manière spéciste. Ces principes ont permis de lutter contre des discriminations, pour prendre en considération les intérêts de groupes qui en étaient exclus : les femmes, ceux d’autres races, les pauvres, les enfants, les handicapés mentaux, etc. Cette philosophie a été pervertie en une autre philosophie qui clame que 'seuls les intérêts des humains comptent vraiment moralement', les intérêts des autres êtres sensibles étant méprisés sur le critère arbitraire de leur espèce.

Le terme de 'Nouvel Humanisme' peut exprimer ainsi non pas une nouvelle attitude envers l'homme, mais une nouvelle attitude DE l'homme envers les autres : envers les autres hommes, et envers les non-humains. Face à l'humaniste spéciste qui recherche en lui-même les signes de sa grandeur, de sa "dignité humaine", pour s'en glorifier en se distinguant des autres animaux dont il légitime ainsi l'esclavage, rappelons que la véritable grandeur, la véritable dignité est dans l'attitude dont on fait preuve, en pensées comme en actes, envers les autres.

Pour reprendre les mots de Milan Kundera, dans "L'insoutenable légèreté de l'être" : "Le véritable test moral de l'humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu'il échappe à notre regard), ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c'est ici que s'est produite la faillite fondamentale de l'homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent".

Elisabeth de Fontenay a su bien décrire (dans sa conférence aux CNAM dans la série 'Université du savoir') notre attitude passive face à l'exploitation des animaux : "la cruauté dont il s'agit dès lors, porte un nom tout simple : l'indifférence. Nous ne sommes pas sanguinaires et sadiques, nous sommes indifférents, passifs, blasés, détachés, insouciants, blindés, vaguement complices, pleins de bonne conscience humaniste, et rendus tel par la collusion du rationalisme, de la tradition catholique, de la techno-science et de l'horreur économique. Le fait de ne pas savoir ce que d'autres font pour nous, de ne pas être informés, loin de constituer une excuse, accable ces êtres doués de conscience et de responsabilité que nous prétendons être."

Je rajoute, à la manière de Helmut Kaplan, que lorsque nos petits enfants nous demanderont :"mais à votre époque, vous saviez que tout cela existait n'est-ce pas ?", et que nous répondrons "oui" d'un hochement de tête embarrassé, faudra t'il que l'on attende la question suivante un peu comme une sentence : "Mais alors pourquoi vous n'avez rien fait ?".

A ceux d'entre vous qui découvrez l'ampleur de l'exploitation animale, je fais une simple requête. Si il n'y avait qu'une chose à retenir de ce que j'ai dit, je souhaiterai que ce soit sous forme de deux questions. Je voudrais qu'à chaque fois que vous voyez un animal utilisé par des hommes, que vous vous demandiez si :

  • Premièrement, ce qu'on fait est dans l'intérêt de l'animal

  • Deuxièmement, s'il semble que ce ne soit pas dans son intérêt, que vous vous demandiez s'il y a une véritable justification à lui faire cela.

Une véritable justification, c'est-à-dire une justification autre que de dire qu'il n'est pas de la même espèce que nous.

Pour que vous ne disiez plus "on peut les utiliser ainsi, on peut leur faire cela, parce que ce ne sont que des animaux", comme d'autres disaient en d'autres temps : "parce que ce ne sont que des Noirs".

Car si on repense à ce qui est fondamentalement révoltant dans l'esclavage des humains, ce n'est pas, comme cela est souvent dit, que les esclaves humains soient traités comme des animaux.

Ce qui est révoltant c'est que les esclaves humains sont considérés comme la propriété du maître, comme une simple chose qu'il peut utiliser selon son bon vouloir, comme une marchandise, une machine à produire par exemple, indépendamment des besoins, des intérêts, des préférences de l'individu.

Il est vrai que c'est ainsi que les animaux sont traités aujourd'hui et qu'en ce sens, les esclaves humains d'hier étaient traités comme les animaux le sont aujourd'hui.

Mais ce qui rend révoltant l'esclavage des humains, pourquoi cela deviendrait-il acceptable lorsque la victime est un animal ?

 

 

 

 

 

 

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